vendredi 15 décembre 2017

LE BAL

Une affiche entièrement conçue et réalisée par Raphaël, 17 ans... photo, graphisme, montage.
Top mon fils !
Il cherche un stage de 6 semaines en Mai-Juin 2018 et sur 2019 sur Paris en animation 3 D, graphisme, agence de communication... A bon entendeur, merci!






dimanche 12 novembre 2017

Inutile ... D'après une histoire vraie - Delphine de Vigan


Inutile : du latin "inutilis"
qui ne sert à rien,
qui n'apporte rien,
qui est superflu,
qui n'a aucun effet,
qui ne remplit pas son but.

Voilà plusieurs années que j'attendais ce moment, celui où je lirais un livre de Delphine de Vigan. J'avais , au hasard des potins littéraires et mondains, suivi le parcours de cette jeune femme qui avait d'abord écrit seule, pour elle, de longues années, puis fut révélée par "No et moi" et définitivement adoubée par "Rien ne s'oppose à la nuit", sans parler de son idylle avec le très séduisant François Busnel.

Bref, samedi dernier à la Fnac, ma main a enfin saisi son dernier roman "D'après une histoire vraie", ressorti en livre de poche à la faveur d'une adaptation cinématographique réalisée par Roman Polanski.

Las ! Ce livre m'est tombé des mains. Et pourtant , je me suis accrochée.

J'en étais à la page 300 que l'envol ne s'était toujours pas produit. J'étais devant un objet littéraire non identifié sans que cela ne suffise à en faire un bon livre.
Dans cette interminable introduction où Delphine (elle s'appelle comme ça dans le livre), nous parle de sa rencontre avec la méchante L. (dont le personnage est au demeurant beaucoup plus fort et intrigant), de sa jeunesse fragile, de ses enfants, tellement attendrissants, de son amoureux, tellement gentil, de ses amis, tellement exceptionnels, de ses livres, tellement personnels mais tellement nécessaires et peut-être qu'elle n'aurait pas dû ouvrir la boite de pandore de l'intimité familiale car il y a forcément des dommages collatéraux mais que tout cela était tellement sincère, que certains se sont sentis trahis, mais comprenez moi, c'était pour la bonne cause, d'ailleurs je suis bien punie, je reçois d'horribles lettres anonymes...
Pauvre petit écrivaine célèbre...

Bref après ces justifications laborieuses pour expliquer comment elle en était venue à être la proie d'un être aussi diabolique que L., le dénouement arrive enfin dans les 80 dernières pages, honnêtes après tout ce déballage, mais sans surprise et sans émotion véritable, puisque tout le livre nous y a préparé.

Bon, promis, j'essaierai peut être de lire un autre roman de Delphine de Vigan, mais plus tard. Je reprends mes chroniques et j'ai plein d'excellentes lectures à vous compter !







lundi 5 octobre 2015

Saisissant...Le fils de Sam Green - Sybille Grimbert


Saisissant : Du latin "sacire", qui frappe vivement, qui surprend.

Inspiré de l'affaire Madoff, ce roman attrapé prestement sur un présentoir de grande surface, devait avant tout répondre à une impérieuse nécessité de me changer les idées.
Besoin de légèreté qui serait, pensais-je, médiocrement mais efficacement comblé par quelques anecdotes croustillantes sur l'escroquerie du siècle.

Miracle ! Dès les premières pages, ce ne sont, ni la caricature de la haute société s'essayant aux mirages de la gestion de fortune, ni le voyeurisme attendu sur les dessous de "l'affaire" qui m'ont été proposés à la lecture.
En creux, un propos resserré, à la première personne, déroulant le monologue intérieur du fils de l'escroc, saisissant d'intelligence et d'épaisseur.

Dans la tête du fils honni, le fil d'une vie est analysé sous le prisme du mensonge et passé au crible d'une revue de détail aussi impitoyable qu'humiliante.

A t-on encore une identité, quand la filiation est prise en otage par un père usurpateur?
Est-on complice, quand on a été, à peine à son propre insu, consentant?
Peut-on encore prétendre à la rédemption, une fois le douloureux examen fait et la coupe bue jusqu'à la lie?

Questions existentielles que posent ce livre magistralement écrit et profondément inspiré.

Extraits

- A quoi cela lui aurait-il servi de gagner tant d'argent pour se créer une vie impossible à supporter, dans la peau de quelqu'un qui n'était pas lui ? Ne sommes-nous pas tous ainsi, voulant rester nous-mêmes mais en plus riches, en plus amoureux, en plus jeunes, en plus attrayants?

- C'est incroyable, mais je crois que de voir un étranger formuler des soupçons que j'avais eus m'humiliait, un peu comme lorsque quelqu'un se met à expliquer avec brio quelque chose que vous saviez avant lui, sauf que par flemme vous n'avez rien dit du prodigieux diagnostic que vous aviez fait le premier, si bien que vous êtes coupable et dépossédé en même temps.

- Peut-on être le seul à savoir faire quelque chose ? Ce qu'on a compris, d'autres ne peuvent-ils pas le comprendre?

- En fait, il faudrait que je me tue. Cette idée, ces derniers temps, me traverse souvent, mais elle est beaucoup plus difficile à exécuter que je ne le croyais. Le sentiment d'avoir été spolié de ce que j'aurais pu être si j'avais simplement connu la vérité me retient. Quand je réfléchis à la façon de m'y prendre, les objets que je m'imagine tenir en main, une corde, des médicaments, un revolver, me paraissent entrer en action sur un autre que moi.
Dès que je tente de me la représenter, la mort infligée à un être inconnu, encore dans les limbes, un être que j'aurais pu faire advenir sur cette terre et auquel je n'ai pas donner sa chance. Je ne peux pas tuer un innocent.


vendredi 23 janvier 2015

Immense...Tout ça pour quoi - Lionel Shriver

Immense : Du latin immensus, rad. metiri "mesurer"
Qui n'a ni bornes ni mesure.
Dont l'étendue, les dimensions sont considérables.
Profond.

Extraordinaire livre, universel, dérangeant et profondément humain.

Si l'histoire se déroule en Amérique avec en toile de fonds l'implacable rouleau compresseur du système qui broie les individus lorsque santé, travail, et jeunesse s'en sont allés, elle interroge si bien l'insoutenable absurdité de la condition humaine qu'on oublie vite la référence sociale pour interroger sa propre existence.

Shepp, quinquagénaire sur le point de concrétiser son échappée belle dans "l'Outre-Vie", un aller sans retour dans une île paradisiaque rendu possible par le pactole constitué par la vente de sa société huit ans plutôt, doit déchanter à l'annonce de la maladie de sa femme qui va compromettre, non seulement son projet, mais remettre en question son mode de vie et de relation avec les autres.

Autour de Shepp, merveilleux personnage central,  chacun -soeur, père, femme, enfants, collègues de travail, couple d'amis pris aussi dans la tourmente, va réagir à la situation avec ses ressources, son histoire, à la place qu'il occupe.

Sans pathos, aucun sujet de vie n'est épargné, la vie simplement frustrante et inaboutie quand tout va bien, qui devient dépouillée, précise comme une lame, précieuse quand l'essentiel s'échappe et qu'on l'identifie enfin.

Le livre traite de la maladie qui mène à la mort, de l'enfant mis au monde qui ne vivra pas plus loin que l'adolescence, du couple malmené par les années qui passent, de la solitude ,toujours, mais aussi, de l'espoir qui succède à l'épreuve et de la vie qui triomphe toujours.

Lumineuses pages finales qui lavent la tristesse, sauvent du désespoir et autorisent le lecteur à sortir de l'histoire, grandi.

Extrait :

"Il n'était probablement pas le seul à détester les hôpitaux au point d'avoir envie de fuir lorsqu'il visitait un être aimé. Ce n'était pas seulement les odeurs, ou une horreur instinctive de la maladie. Nous sommes paraît-il tous égaux devant la maladie; le problème, c'est la question de savoir si le nivellement ne se fait pas par le bas. Vêtus des mêmes blouses humiliantes qui s'ouvraient dans le dos, les patients déambulaient dans les couloirs, dépouillés de tout ce qui, au dehors, faisait leur spécificité...
...En passant devant les salles, en voyant de gros tas endormis et des regards vides rivés sur l'écran de télévision, on n'avait pas l'impression que tous étaient également importants, mais qu'ils étaient tous également insignifiants."





mardi 4 novembre 2014

Tout vient à point, à qui sait attendre ...SAMBA - Eric Toledano et Olivier Nakache

A défaut de lectures inspirantes ces derniers temps, m'est venue l'envie de vous faire partager mon humble sentiment sur le film de cette post-rentrée, SAMBA, ou les tribulations d'un sans-papier qui, au terme d'un chemin pavé de ronces et de bonnes intentions, trouvera carte d'identité, amour et travail sous les ors de la république...

Allez, soyons franc, ce film vu en famille au milieu d'un public acquis d'avance s'est révélé plaisant. On sort détendu, soulagé par la bonne fortune finale de notre héros, regonflé dans notre confiance en l'homme, un doux sentiments de fraternité flottant dans l'air...un peu de tiédeur dans ce monde de brutes ne nuit pas.

Passé ce premier effet lénifiant, le retour à la réalité engendre une pensée un peu moins amène. Car au fond, qui est ce SAMBA qui suscite notre empathie et dont l'histoire s'écrit en creux de celle de l'autre, ce méchant, cet antihéros dont on ne retient même pas le nom et qui finira noyé à la fin de l'histoire.
Quelle leçon est-il censé nous donner?

La voici

Chers concitoyens, si dans la course à la performance, vous pensez qu'on attend de vous
- d'avoir de l'assurance, du leadership, d'anticiper
- d'être sportif, combatif, énergique dans votre travail et vos relations (à ne pas négliger),
- de ne pas vous laisser marcher sur les pieds,
- de savoir bousculer les codes pour faire bouger les lignes mais pas trop,
- de provoquer les événements au lieu de les subir.

Vous avez raison. C'est ce qu'on attend de vous et l'Alice du film, chasseuse de tête dans un cabinet de recrutement, dépressive au stade ou nous la rencontrons mais qui ne saurait tarder à reprendre rapidement du poil de la bête vous le confirmera (en témoigne son sourire carnassier à la fin devant trois jeunes mâles terrorisés).

Cependant, le sans-papier candidat à la régularisation (ou pas d'ailleurs) se gardera bien de manifester trop vite de telles ardeurs.
La France pour tous, c'est autre chose.
La France pour tous, ça se mérite.

Pour mériter notre affection et notre porte ouverte, il lui conviendra de nous la jouer profil bas et de nous démontrer :
- qu'il est capable de raser les murs, de fuir les gares, les quais de métro, les sorties nocturnes, de rentrer avant le couvre feu et ce pendant au moins 10 ans,
- que pendant ce laps de temps, il sera à même de se contenter de la compagnie régulière de dames âgées, voire légèrement séniles, avec qui il pourra partager quelques soirées festives modérément arrosées et très chastes, Et que, par conséquent, il saura éviter la femme blanche (décrite supra), sportive, performante, battante  qui d'ailleurs ne lui trouvera rien sauf à être dépressive (souhaitons que l'idylle dure quand l'ego se réveillera...)
-  qu'il peut supporter calmement et avec un certain détachement, voir fatalisme, l'enfermement dans des centres de rétention glauques et insalubres.
Une patience infinie, une modestie toujours à l'oeuvre, une absolue soumission à sa triste condition seront donc toujours à rechercher.

Et si la potion est trop amère, tant pis.
Point de rébellion, de révolte stérile, de cris, de plaintes et de gémissements. Point de désir trop pressant, point d'émotions trop vives.
Bref, point d'impatience !

Regardez le méchant sans papier qui s'est noyé, à trop vouloir tout tout de suite, il n'aura rien !

La morale de la fable,
A tout bon sans-papier si docile et si gentil,
tout vient à point à qui sait attendre...



mardi 5 août 2014

Tragique... Mapuche... Caryl Férey

Tragique, du latin d'origine grecque :
Qui est propre à la tragédie, qui évoque une situation où l'homme prend douloureusement conscience d'un destin ou d'une fatalité qui pèse sur sa vie, sa nature ou sa condition même.

Quel autre mot pourrait exprimer mieux l'intense sidération qui clôt la lecture de ce livre.

En toile de fond, les années soixante-dix.
L'avènement de la dictature en Argentine et de sa machine à broyer sous le silence assourdissant de la communauté internationale.
La répression, la peur, les disparitions, les enfants volés, l'amnistie des militaires, les folles de la Plaza de Mayo, mères enragées déterminées à faire sortir leurs morts de l'oubli.
Au cœur de cette folie meurtrière, une histoire singulière dans le Buenos Aires d'aujourd'hui.
Elle, jeune- femme Mapuche, Indienne issue d'une tribu ancestrale de la pampa du Chubut, persécutée avec les siens par les blancs, voleurs de terre.
Lui, rescapé des geôles de Videla, ayant vécu l'innommable, libéré pour témoigner, pour propager le désespoir et affaiblir les folles.
Ces deux là vont naviguer entre un passé abject et un présent noir peuplé de fantômes et de morts vivants.
Malgré les efforts de l'écrivain pour sortir de cette nuit sans fin, et nous mener vers un happy end un peu convenu, rien ne sauve du malheur.
La romance suinte le sang, la violence et le désespoir inconsolable.
Tragique et triste livre, très bien écrit, extrêmement documenté et puissant.
Un livre qui ne vous détend pas, ne vous lâche pas et vous glace.

Extrait :
La "tumba" : un ragoût d'eau grasse à l'odeur de boyaux où des morceaux de viande bouillie surnageaient du désastre, le pain qu'on y trempait avec l'appréhension de la boue, et les yeux qu'il fallait fermer pour avaler... Indigestion du monde, poésie des affamés.
La poésie, parlons-en_ou plutôt n'en parlons plus. Quand on a faim, l'existence n'a plus l'heure, c'est une vie figée dans la cire, le vaisseau derelict écrasé par les glaces, des visages sans regard qui dodelinent précisément, comme les ours s'arrangent de la cage, des yeux bandés qui ne trichent plus ou si peu, les barreaux qu'on inflige et puis les gargouillis, le ventre qui se tord sous les coup du vide et tant de choses encore qu'il faut te dire, petite sœur...

Caryl Férey

dimanche 6 juillet 2014

Énorme... KAROO...Steve Tesich

Oubliez l'intrigue principale de ce roman, une bluette hollywoodienne entre le héros, réécriveur de scénarios pour l'industrie du cinéma  et une actrice entre deux âges, finie avant d'avoir commencé, qui se révèlera être la mère du fils de ...chut...
un peu de mystère ne nuira pas à maintenir votre intérêt pour le dénouement tragique de cette romance aussi indigente qu'improbable.

Oubliez aussi ce que voudront vous vendre les critiques littéraires de l'été,
KAROO, un roman sur le cynisme d'une certaine Amérique, sur un manipulateur visqueux et amoral, pris aux pièges de ses machinations minables , héritier d'un Hollywood décadent de carton pâte.

KAROO mérite beaucoup mieux, KAROO est tout ça et bien autre chose.
Un doc, si mal aimé, si maltraité par son auteur qu'on les imagine liés bien au delà de la simple fiction.
Un KAROO énorme, vulnérable, profond, déchirant jusqu'aux larmes.
Le portrait parfait du mythe de l'imposteur, que nous incarnons tous à divers degrés,
de celui qui se regarde agir, parler, boire sans être soûl, réussir sans s'en réjouir vraiment,
celui qui se dit que cela ne durera pas, que le mensonge finira bien par lui sauter à la figure.

L'abandon des rêves, des idéaux, la vie qui vous happe et qui vous somme de vous réaliser, vite, et si possible, glorieusement.
Le début des mensonges...
Le mensonge, au cœur des relations, au cœur du travail.
Avoir le don de transformer n'importe quel scénario en machine à cash, les mauvais comme les médiocres. Et les rares chefs d'oeuvre ? Transformer de la confiture en merde à donner aux cochons, un cas de conscience pour le Doc...

Un très grand livre qui vous laissera une empreinte vive, l'empreinte du Doc et de sa profonde et douloureuse humanité.

Un extrait magistral, lorsque Le Doc, après un entretien éprouvant, et le déni persistant des alertes de son corps, entrevoit la fin...
Cet épisode se passe aux toilettes. Qui d'autre qu'un très grand écrivain peut donner à un lieu aussi trivial une dimension aussi tragique?

"Soulagé par le départ de Cromwell, Saul s'élança d'un petit trot inélégant, le cul serré, vers les toilettes des hommes.
Trottiner, sautiller, courir, sauter. Les racines de ses dents, les cassées comme les intactes, étaient douloureuses à cause des soubresauts. Des larmes de souffrance lui montèrent aux yeux.
Il constata, au symbole se trouvant sur la porte, qu'il s'était trompé et qu'il allait entrer dans les toilettes pour dames, mais maintenant il était trop tard pour aller ailleurs. Un compte à rebours biologique impossible à stopper s'était déclenché quand il avait poussé la porte.
Et qu'est-ce que ça peut faire? se dit-il. Il n'y a plus personne dans cet immeuble, de toute façon.
Il était si pressé de pouvoir s'asseoir sur des toilettes qu'il ne réussit pas tout de suite à ouvrir la porte des cabinets. Aveuglé par sa détresse, il n'arrivait pas à voir comment elle s'ouvrait, vers l'interieur ou vers l'extérieur.
Comme il avait besoin des deux mains pour ce faire, il jeta l'enveloppe jaune par-dessus sa tête (elle manqua d'atterrir dans le lavabo de quelques centimètres), puis se mit à pousser, à tirer, à taper sur la porte jusqu'au moment où elle finit par céder. Il se rua à l'intérieur, baissa son pantalon et son caleçon avec la précipitation d'un homme dont les vêtements sont en feu.
Il s'assit enfin, haletant, complètement essoufflé.
Il ne lui restait plus rien d'autre à faire qu'à se laisser aller. Il se laissa donc aller.
Le bonheur de la décharge lui fit palpiter les paupières, puis il ferma les yeux.
Il était temps se dit-il. Oui, il était temps.
Tout ce qui en lui avait été tendu se relâchait, tout ce qui avait été serré se détendait, devenait fluide et s'ouvrait. Ses épaules s'affaissèrent....
Oui, il était vraiment temps, se dit-il.
...Il bâilla encore  une fois et ouvrit les yeux.
La vue de tout ce sang dans son caleçon, autour de ses chevilles, l'intrigua plus qu'elle ne le poussa à agir de manière urgente.
Il regarda tout cela avec un détachement somnolent.
Dieu merci, c'est du sang et pas de la merde, se dit-il, comme si le fait de souiller son caleçon avec du sang était finalement une forme d'incontinence plus noble"




STEVE TESICH


vendredi 14 février 2014

Christophe... Il y a 20 ans déjà... Peinture - Christèle Aubry


Vécu... Chronique hospitalière - Christèle Aubry

Convalescence, repos à la maison, temps qui s'étire.
Une intervention cette semaine en ambulatoire et quelques pensées qui s'invitent autour de cet extrait de vie...
7h00 du mat, j'ai des frissons...
Seule dans le hall désert, sous la lumière blafarde, je guette, fébrile, l'affichage du numéro que je viens de retirer au guichet. Surréaliste car il n'y a d'autres vies que la mienne et je ne risque pas de griller la politesse à quiconque, mais c'est le règlement.

La personne à l'accueil est encore en mode automatique, j'écoute et suis les instructions.
Direction le premier étage, accueil chaleureux au bureau des infirmières.
Pas le temps de fléchir, passage aux toilettes, installation dans la chambre pour revêtir la camisole du parfait candidat au bistouri : Charlotte sur la tête, chausses aux pieds, tunique en papier tissé attachée dans le dos comme chez le coiffeur. Et nue comme un ver dessous, là je me sens soudain vulnérable, je viens de quitter le monde des bien portants pour quelques heures.

Le brancardier arrive, jovial, attentionné, je m'allonge, me laisse emmaillotée et emportée, le regard aspiré par le plafond blanc qui défile.
J'entends les portes battantes, entrée dans le saint des saints, le bloc opératoire.
Ça bourdonne comme dans une ruche. J'apercois autour de moi d'autres compagnons d'infortune. Un homme en blouse blanche me demande obligeamment si j'ai froid, ce qui est le cas. Il me recouvre d'une grande feuille dorée, je brille de mille feux, une sirène, glisse son collègue, j'ai bien chaud.
Une femme douce et attentive s'approche, elle se méprend sur le chirurgien qui va opérer, petit moment de panique... Ne vous trompez pas surtout, ne m'enlevez pas quelque chose qui n'est pas prévu !... Elle rit, moi aussi. En fait, j'ai totalement confiance. Elle me pose la perfusion avec fermeté. Retour à la réalité. On n'est pas là pour rigoler.
Nouvelle déambulation en carrosse. J'arrive au plateau où est installé le fameux robot qui va œuvrer à l'ablation de ma vésicule récalcitrante. Scène digne de Star Wars. Je suis soulevée et posée les bras en croix sous une lampe tentaculaire. J'ai les pieds dans des étriers, ils sont quatre ou cinq à s'affairer autour. C'est hautement suggestif cette histoire... A côté, Lars von Trier et Charlotte, c'est du flan.
Un petit coup de masque, et hop, le néant...
Place aux experts.
Merci à vous, obscurs hospitaliers qui m'avez accompagnée cette journée, c'etait ni trop, ni pas assez.
C'etait juste.

dimanche 9 février 2014

Épatant... Les apparences - Gillian Flynn

Un pur moment de suspens sous la plume alerte d'une romancière américaine qui a littéralement explosé avec ce thriller diabolique, ludique et réjouissant. Le roman des vacances par excellence, quand les pages filent sans fin sous l'air chaud et que les heures se dissolvent dans un farniente addictif ... pur plaisir...

Nous suivons les errances du couple Amy Elliott -Nick Dunne dans un chassé-croisé où les rôles se redistribuent jusqu'au bout, où les protagonistes s'épient, s'étudient, se suivent et se fuient.
Un cadavre disparu, un homme aux abois, une femme énigmatique, des parents perturbants, une police égarée, des ingrédients classiques mais une alchimie unique.
La psychologie des personnages est extrêmement fouillée et fascinante, personne n'est simple ni simpliste dans cette histoire.
Bravo Gillian, j'avoue avoir eu peur  de commencer un énième pavé à la sauce barbecue certes, honorable, mais affadi par le sentiment de déjà vu , que le recours systématique aux ateliers d'écriture made in States, ne manque invariablement de provoquer.

 Laissez-vous faire, vraiment ce ne sera pas difficile.
Et pour la mise en bouche, la citation extraite d'Illusion, de Tony Kushner, qui inaugure ces 700 pages:

" L'amour est l'infinie mutabilité du monde; les mensonges, la haine, le meurtre même s'entremêlent en son sein; il est l' inévitable éclosion de ses contraires, une rose magnifique aux effluves sanglants"


Gillian Flynn



dimanche 26 janvier 2014

Fulgurant.... Certaines n'avaient jamais vu la mer - Julie Otsuka


      Un thème universel, le mirage de l'exil ... Au début du XXeme siècle, de jeunes japonaises abandonnent leur pays pour les terres américaines à la rencontre de compatriotes, supposés jeunes et brillants époux, qui les conduiront vers la fortune et la félicité.
Las! Le carrosse se transforme en citrouille,  les princes s'évanouissent sous les oripeaux du mendiant. Le cauchemar commence, notre chœur d'héroïnes découvre la sordide réalité auprès de paysans rustres et déjà usés... Les espoirs d'emblée étouffés, la jeunesse vite fanée dans un labeur sans fin sous le soleil assassin des vallées brûlantes et gorgées de fruits qu'il faudra ramasser.

     Pépite littéraire que ce petit livre, le verbe est extraordinaire de concision, d'évocation et d'émotion contenue. Les minuscules bonheurs qui se glissent dans cette plainte infinie restent de minuscules bonheurs et ne suffisent pas à consoler l'immense tristesse suintant de ces lignes sèches et implacables.

     Au bout du chemin, aux premières détonations qui opposeront le Japon et les États-Unis, la déportation dans des contrées inhospitalières et l'oubli.
     Sans compter Julie Otsuka, l'écorchée, mémoire vive qui fait revivre ce passé et ouvre à ces âmes meurtris, la reconnaissance et le repos, enfin....




Extrait :

Nous avons accouché sous un chênes l'été, par quarante-cinq degrés. Nous avons accouché près d'un poêle à bois dans la pièce unique de notre cabane la plus froide nuit de l'année. Nous avons accouché sur des îles venteuses du Delta, six mois après notre arrivée, nos bébés étaient minuscules, translucide, et ils sont morts au bout de trois jours.
Nous avons accouché neuf mois après avoir débarqué de bébés parfaits, à la tête couverte de cheveux noirs. Nous avons accouché dans des campements poussiéreux, parmi les vignes, à Elk Grove et Florin. Nous avons accouché dans des fermes reculées, avec la seule aide de nos maris, qui avaient tout appris dans Le compagnon de la ménagère. Mettez une casserole d'eau à bouillir...
Nous avons accouché à Rialto, à la lumière d'une lampe à pétrole, sur une vieille couverture de soie
que nous avions apportée du Japon dans notre malle. Elle a encore l'odeur de ma mère.
Nous avons accouché comme Makiyo dans une étable aux abords de Maxwell, allongée sur une épaisse paillasse. Je voulais être près des animaux. Nous avons accouché seules, dans une pommeraie de Sébastopol, après être allées chercher du petit bois par un matin d'automne inhabituellement clément là-haut dans les collines....


dimanche 8 décembre 2013

Hommage... Son visage sur mon épaule- Christèle Aubry

     Le 30 Janvier 1922, une petite fille naissait aux Essarts, terres vendéennes de bocage et d'élevage, loin des plages de sable et d'aiguillons rocheux qui ont fait depuis la renommée du département.

     Si j'évoque le littoral atlantique qui a toujours exercé sur moi un attrait puissant, c'est par tendresse pour cette petite fille dont on peut imaginer qu'elle passa la première partie de sa vie dans l'ignorance absolue du charme sauvage de cette côte pourtant toute proche. En ce début de siècle, les distances à parcourir à pied ou à vélo rendaient l'océan inaccessible et invisible aux habitants des terres.

     Cette petite fille grandit, se maria et eut quatre enfants. Elle se conforma en cela aux exigences de sont temps et de son milieu paysan qui voyait d'abord en tout être du sexe féminin une génitrice potentielle, dévouée à son foyer et consacrée à une vie de labeur pour les siens.
Mais cette petite fille ne fit pas seulement ce que le contrat social attendait tacitement d'elle...Étouffer ses envies et ses désirs, se réaliser à travers les siens.

     Cette vie multiple fut sa richesse, et eut aussi son prix, si tant est, qu'aujourd'hui comme hier, il est toujours difficile pour les femmes, voire impossible pour la plupart, de concilier être pour soi et être pour les autres.

     Je suis la deuxième des douze petits enfants de cette petite fille.
     J' appris un matin d'hiver, par un coup de fil, l'accident cérébral dont elle fut victime. Elle perdit conscience une fin de journée dans sa salle de bains, ayant juste eu le temps d'appeler sa fille aînée pour lui dire les violentes douleurs qu'elle ressentait dans la tête. Elle s'éteignit une semaine plus tard à l'hôpital, n'ayant pas refait surface de cette absence qui l'emporta à l'âge de 83 ans.

     À l'occasion du partage des biens, ma mère fut dépositaire d'un classeur vert amande contenant des écrits dactylographiés accumulés par ma grand-mère pendant les dernières années de sa vie.

     L'évocation de ce classeur fait surgir devant moi l'image de mon adolescence et d'une mamie, venant sur la pointe des pieds emprunter la machine à écrire, telle une voleuse, et disparaissant aussitôt qu'elle l'avait trouvée sur la pointe des pieds, trop pressée, je le comprends maintenant, de jeter sur le papier les pensées qui s'invitaient dans sa tête.

     A l'époque, nous, ses petits enfants, prêtions peu d'intérêt à cette activité. Jusqu'à sa mort, j'étais même convaincue qu'elle mettait essentiellement en forme les recherches généalogiques qu'elle effectuait par ailleurs et pour lesquelles nous étions, reconnaissons le, pas très bon public.

     Après que j'eu demandé à ma mère de me le confier, j'ouvris enfin un jour le classeur vert pour découvrir un volume impressionnant de feuillets fins, imprimés recto-verso, numérotés et recouverts de lignes dactylographiées couvrant la presque totalité des pages.

     J'y vis, avec un serrement de cœur,le souci d'économie d'une génération habituée à compter, à garder les bouts de fils, de rubans, de papier, à user de tout jusqu'à la corde. Même avec les mots, on ne prenait pas ses aises sur le papier. La densité de la forme se confondit bientôt avec la densité du récit.

     Je veux porter témoignage de ce qu'a écrit  ma grand-mère pendant toutes ces années. Je sais que ma grand-mère m'accompagne dans ce travail, je sens son visage sur mon épaule.

     Je voudrais tellement qu'elle soit fière de moi.

   



Magistral... Focus - Arthur Miller

Jusqu'à très récemment, Arthur Miller n'était pour moi que cet intellectuel américain, grand escogriffe à lunettes, époux distant et éphémère d'une Marylin amoureuse et délaissée.
Cette année, j'ai acheté un de ces livres, par hasard, un jour de pluie, dans la librairie de quartier où je passais après ma pause déjeuner.

Un choc.

Laurent Newman, anonyme entre les anonymes dans le Brooklyn des années 1940, n'aspire qu'à poursuivre une petite vie tranquille et disciplinée, sa seule façon d'être au monde...

Mais, dans une Amérique gangrenée par un antisémitisme larvé, où le Saint- Louis et ses centaines de passagers juifs épargnés par le bourreau nazi ne peuvent débarquer , la malédiction rôde...
Après maintes reculades car il en pressent les conséquences , il consent à s'affubler de lunettes loupes destinées à corriger une myopie invalidante.
Les traits du visage sont accentués, le nez semble un peu plus fort, le front un peu plus fuyant, Mr Newman est regardé, Mr Newman est soupçonné, ostracisé, mis à la porte de son emploi.

Au secours ! Je ne suis pas juif ! Je suis comme vous ! Je n'en suis pas ! Je ne veux pas en être !

Newman le pleutre, le monsieur qui ne veut pas d'ennuis est pris pour ce qu'il n'est pas. Il n'est pas méchant, Mr Newman, mais cette histoire, ce n'est pas possible, ça n'est pas pensable.
Nous sommes entrainés dans la spirale de son exclusion infernale et des sentiments qui accompagnent sa descente aux enfers.
Appréhension, peur, paralysie, évitement, déni, désarroi, dépression, angoisse jusqu'au dénouement final où Mr Newman trouvera la délivrance dans la confrontation avec ses préjugés et l'empathie qu'il laissera monter en lui.

Mr Finkelstein, voisin évité et admiré pour sa droiture et son intégrité, sera le miroir lui permettant de se tenir droit et de devenir un homme en affrontant par les coups, ceux qui causent son tourment.
La violence cathartique comme ultime et bienfaisante issue.
Fort, inévitable...et dérangeant.

Livre magistral qui nous renvoie à notre part d'ombre, comme l'évoque un texte d'Arthur Miller paru en 1984 dans The New York Times Book Review où il éclaire,depuis son roman, les situations d'exclusion des individus étrangers dans tout corps social constitué.
"...La vision que Focus donne de l'antisémitisme a le même caractère extrêmement social : aux yeux de l'antisémite, le Juif est le symbole même d'une propension à se tenir à l'écart doublée d'une habileté à profiter du système que les populations indigènes réprouvent et craignent.
Je n'ai pour ma part qu'une seule chose à ajouter à tout cela :  si une telle attitude perturbe ces gens, c'est qu'ils sentent la présence, tapie au fond d'eux mêmes,de quelque chose de semblable, qu'ils ont eux mêmes conscience d'un sentiment de non appartenance, d'un individualisme anti-social sans remède, en conflit avec le désir de faire partie d'un tout mystique et de le servir, de participer à la sublime essence nationale...
C'est pourquoi s'attendre à voir l'antisémitisme véritablement disparaître serait trop optimiste.

Le miroir de la réalité, celui du monde sans beauté, renvoie une image qui n'est guère rassurante;
Il faut beaucoup de force de caractère pour le regarder en face et y découvrir son propre visage"

En 2013, en ces temps de détresse économique, où les attaques se concentrent sur d'autres populations issues de l'immigration, l'histoire se répète.
A ne pas oublier et à méditer.










Mystique...Avant le matin - Jacques Chessex

Quel écrivain pouvait être assez fou pour tenter un exercice aussi périlleux qu'entraîner son lecteur sur les traces d'une nonne ayant renié ses vœux de cistercienne pour se consacrer à sa mission divine : aimer son prochain de toute son âme et... de toute sa chair ?

Qui donc avait tenté le "diable" ? Jusqu'où  ?

Avec circonspection, et, soyons honnête, une impatience non dénuée de voyeurisme, je m'attelai donc à la lecture de ce court roman de Jacques Chessex, écrivain suisse au nom ô combien prédestiné !

Le narrateur du récit, adorateur, ami, amant, dernier compagnon de route de l'Abesse Canisia, bien nommée la Sainte, se fait le passeur, dans une aura crépusculaire , de sa confession.
Canisia, que nous suivons dans ses accouplements mystiques dans les bas fonds de Fribourg, véritable cour des miracles où les indigents donnent à ses extases spirituelles l'élan pour se fondre dans le vertige du mystère divin...

C'est beau, très beau.
Personne n'est sali dans cette prose fulgurante qui dit les choses avec une telle exigence et une telle épure qu'on en sort lavé.
La notion de morale, de déviance, de bien, de maĺ est hors champ, les voyeurs en seront pour leurs frais.
Les tenants de la psychanalyse prêts à prendre le raccourci du mysticisme confinant à la folie hystérique ne s'y retrouveront pas non plus.

C'est une lecture qui s'élève au delà des repères, des préjugés, de la thématique où on voudrait l'enfermer.
Paru en 2006, ce livre préfigure les débats actuels sur l'assistance sexuelle en tant qu'activité de soin et de nécessité envers les laissés pour compte du sexe.
En cela, le livre de Jacques Chessex est éminemment moderne.

Il est aussi éminemment plus riche, car il parle d'amour ...
Il fallait bien au moins être Prix Goncourt pour réussir cela...


Extrait où l'Abesse se confie sur sa mission divine,
" Cela se passait dans la douceur. J'avais mes fidèles, mes habitués, comme les filles.
Je savais toujours où les trouver, leurs heures de beuveries, leur rôderies, les haltes où ils mourraient de désespoir d'être au monde.
Ce n'était pas eux qui me cherchaient,c'est moi qui étais en quête de leur pauvre sort.
J'avais mes recoins, mes sans abris, une fois repéré, j'attirais l'homme  et je lui donnais sa part.
Certains d'entre eux étaient trop sauvages, ou craintifs pour me suivre jusqu'à l'un de mes lits.
Je leur cédais où ils voulaient, cages d'escaliers, d'immeubles pourris, caves aux portes défoncées, même quelques églises ouvertes la nuit, ou dont ils connaissaient une entrée dérobée pour venir s'y abriter dès l'automne et en hiver.
J'avais mes pauvres, mes errants, mes sans papiers. Fribourgeois perclus d'alcool et d'années de chômage, Africains, Yougoslaves, tout ce que la société repousse à la faim et à l'égout.
J'avais aussi quelques infirmes, avec eux, j'étais plus près de Dieu.
Tu te souviens du cantique du Titanic ?
Tu vas rire si je te dis que je le chantais dans ma tête, chaque fois qu'un bossu, un unijambiste, un pied-bot se roulait sur moi où  m'écrasait de bonheur.
Ou que j'écartais les jambes d'un jeune homme qui venait me voir certaines nuits derrière la Cathédrale  dans sa chaise roulante, je m'agenouillais, je le prenais dans ma bouche et je l'entendais gémir sur l'air et les mots du cantique, Plus près de Toi mon Dieu, plus près de Toi...
Ensuite je remerciais Dieu de m'avoir permis de faire le bien et d'aimer mon prochain comme moi- même".












lundi 11 novembre 2013

Épopée...Mille femmes blanches - Jim Fergus

Que reste t-il d'un livre lu il y a 12 ans ?
Pourquoi ce titre reste t-il vivant dans ma mémoire, seul, parmi les dizaines qui se sont succédés au long des nuits sans sommeil qui ont précédé la délivrance ... ma fille Daphné naissait quelques jours après.
Quel est ce sentiment que la seule évocation de ce titre fait remonter à la surface, celui d'un accomplissement rare, d'une alchimie unique et mystérieuse entre un livre et son lecteur.
Avais-je tant besoin d'air, de légèreté, de grand vent, confinée dans la claustration de ma chambre?
Mille femmes blanches... Pourquoi cette histoire me parlait - elle autant?

Cette épopée vertigineuse dans le Far West, en cette fin du 19ème siècle, était pourtant loin d'avoir fait l'objet d'un choix rigoureux.
Elle était plus sûrement venue grossir par hasard la pile de romans à mon chevet, soigneusement reconstituée tous les samedis après avoir été dévorée la semaine précédente, tel un phénix renaissant de ses cendres.

Mille femmes blanches, une petite histoire dans la grande, celle de ces femmes blanches condamnées par la société de leur époque parce que , libres, filles mères amoureuses, petites voleuses, qui préférèrent à l'enfermement auquel elles étaient promises, l'impossible marché qu'on leur avait mis entre les mains.
Convoyées tel du bétail vers les contrées indiennes reculées, la mission, pour les survivantes, est de pacifier les régions en guerre en honorant le contrat passé entre le chef Cheyenne Little Wolf et le président des États Unis d'Amérique, Ulysses Grant : mille femmes blanches contre mille chevaux, mille femmes blanches qui en portant dans leurs entrailles les enfants Cheyenne, favoriseront l'assimilation de la nation indienne.
L'utopie ne durera que le temps d'un discours.
Abandonnées à leur sort, les mille femmes blanches connaîtront la désintégration inéluctable du peuple qui les a accueilli, chacune ayant connu avant la fin tragique, une destinée singulière, faite des mille choses de la vie, et donc aussi des bonnes, l'estime, le respect, peut-être l'amour qui sauve tout, et la vie ... plus libre qu'aucune d'entre elle n'aurait pu l'espérer...

Extrait du prologue :
" Les hommes du président apaisèrent leur mauvaise conscience en stipulant que les femmes associées à l'audacieux projet seraient toutes volontaires- mais en quelque sorte vendues par correspondance- et d'autant plus légitimes , morales, qu'elles bénéficieraient de la tutelle de l'église. Le point de vue officiel était que, si des aventurières dévouées et généreuses décidaient de leur plein gré de partir vivre à l'ouest, et que leur arrivée chez les indiens se traduisait par une réduction des belligérances, alors tout le monde serait content; c'était en d'autres termes un parfait exemple de politique jeffersionienne, alliant le principe d'initiative personnelle à la philanthropie.
Le projet "Femmes blanches pour les Indiens" avait son talon d'Achille et l'administration le savait: elle anticipa donc l'éventuelle pénurie de volontaires en allant recruter des femmes dans les prisons et les pénitenciers, auprès des insolvables et dans les asiles de fous.
On leur offrit l'absolution ou la liberté sans condition, sous réserve, bien sûr, de s'enrôler. Le gouvernement avait fini par comprendre au contact des indigènes, qu'il s'agissait de gens terre-à-terre pour lesquels les traités devaient être respectés à la lettre. Si les Cheyennes avaient demandé mille épouses, ils s'attendaient à en recevoir exactement ce nombre - et offriraient en échange mille chevaux, ni plus, ni moins, pour remplir leur part du contrat. Aussi infime fût-il, tout manquement serait susceptible de les renvoyer dare-dare sur le sentier de la guerre. L'administration s'assura donc que cela n'aurait pas lieu-même s'il fallait libérer pour faire le compte quelques criminelles de droit commun ou d'inoffensives arriérées mentales.
Le premier train de femmes blanches en partance pour les grandes plaines du nord, et une vie maritale nouvelle dans la nation Cheyenne, quitta Washington à l'automne suivant, en pleine nuit et dans le secret le plus absolu. C'était au début du mois de mars 1875 - soit un peu plus de six mois après que Little Wolf eut officiellement présenté son étrange requête au président Grant. Les      
semaines suivantes, des convois semblables quittèrent les gares de New-York, Boston, Philadelphie et
Chicago.
Le 23 Mars 1875, une jeune femme répondant au nom de May Dodd fêtait son vingt-cinquième anniversaire. Ancienne patiente de l'asile d'aliénés privé de Lake Forest, situé à cinquante kilomètres au nord de Chicago, elle prit place avec quarante-sept autres volontaires et recrues de la région dans un train de l'Union Pacific à Union Station - à destination de Camp Robinson dans le territoire du
Nebraska...










Chasse, pêche et tradition...Collage - Christèle Aubry


mercredi 30 octobre 2013

Boisé... La délégation norvégienne - Hugo Boris

Acte 1
Ce qui a été rédige aux deux tiers du livre...

Un titre aguicheur comme un avis de commission européenne, une première de couverture illustrée d'un dessin triste aux couleurs sales, une thématique chasseresse étroite et désuète...la fuite s'imposait.

Et pourtant , tel un chien de sang, suivant mon instinct de lectrice aguerrie, j'ai flairé la piste prometteuse de ce petit roman malicieux... Une bonne prise, assurément.

Si on ajoute que la traque du gibier me fait horreur, que j'ai cependant beaucoup pratiqué, enfant, la pêche à la ligne avec mon père où j'ai appris à observer et à aimer la nature, ceci expliquant peut être cela, cette fascination répulsion pour ce récit qui est aussi un hommage à l'impétueuse beauté de cette forêt dont j'ignorais tout.

Le pitch : Un huis clos entre chasseurs dans un gîte au fin fond d'une sombre forêt norvégienne engourdie peu à peu dans le glacial hiver boréal...

Puissante écriture rythmée, émaillée de références cynégétiques qui, loin d'agacer, contribuent à installer un décor hitchcockien. Entre repère de chasse plus pittoresque que nature et forêt noire immobile et inquiétante, les personnages contrastés, hauts en couleur se jaugent, s'affrontent et se débattent au fil d'une intrigue prometteuse.

Acte 2
Sur le tiers restant ...

Las ...le doute s'insinue. la catharsis tarde, les errances dans la forêt se prolongent, nos héros tournent en rond comme le récit.
A cours et pressé d'en finir, notre auteur précipite la chute dans un final fantastique et onirique aussi radical qu'incongru.

Dommage, on était chauffé à blanc, on est déçu.

Acte 3
Il sera beaucoup pardonné à Hugo Boris. Écrit à l'âge de 28 ans, ce livre a les défauts de sa jeunesse, brillant, un peu faible sur le fond. Il nous confirme que le génie étant rare, la maturité d'un écrivain s'acquiert à l'exercice, toujours ...

Extrait :

Il lâche le contenu de sa poche-carnier sur la table. Le sac s'y écrase avec un bruit mou. Elle sursaute à la vue des abats qui ont rougi les plis du plastique, sanguinolent comme du papier de boucher.
Elle fait la grimace, repousse le sac. Il rit bêtement, s'empare des bas morceaux, les verse sur une planche de bois et entreprend de les découper en gros dés. Deux chiens lui font les yeux doux. Il leur jette des carrés de viande, qu'ils gobent d'un mouvement sec. Dans la souillards, il trouve un bidon d'huile, des sacs renforcés de farine et de sucre.
Il verse sur le métal brûlant une rasade d'huile épaisse, qui est immédiatement liquéfiée par la chaleur, jette une poignée de viande, qui se met à crépiter dans un nuage de fumée.